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De gauche à droite: Gyorgy Gereby, Pinar Selek, Jean-François Bayart et B. Lacroix. (CSF)

http://www.sciencesetavenir.fr/actualite/fondamental/20110301.OBS8917/des-scientifiques-s-organisent-pour-la-defense-de-la-liberte-de-la-recherche.html

 

L’association Chercheurs sans frontières-Free Science a été officiellement lancée à Paris par une poignée de chercheurs réunis à l’Assemblée Nationale, le vendredi 25 février. Leur but est d’alerter,         informer et de mobiliser sur les atteintes à la liberté de la recherche.

Co-présidée par la biologiste Georgia Barlovatz-Meimon et le sociologue Alain Garrigou, cette association est notamment née après les pressions subies par deux chercheurs, Alain Garrigou et Jean-François Bayart. 

L'affaire des sondages de l'Elysée

Le premier, professeur de Sciences politiques de l’université de Nanterre, avait été attaqué en diffamation par un conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, pour ses commentaires sur les sondages achetés par l’Élysée. Le plaignant a été débouté le 16 février. Quant à Jean-François Bayart, ancien directeur du centre d’études en recherche internationale (CERI), il s’est plaint auprès du ministère des entraves répétées à sa promotion au sein du CNRS par la direction de l’organisme depuis cinq ans.

Devant ces exemples, «l’idée s’est alors imposée de créer une association qui a pour vocation à se transformer en ONG sur le modèle de Médecins sans frontières», explique Julien Fretel, chercheur en sciences politiques de l’université d’Amiens. «Nous aurons une activité de lobbying, mais aussi de soutien et de défense de chercheurs. Nous pourrons aussi développer l’humanitaire en finançant des chaires dans des universités à l’étranger ou en aidant à la rénovation de locaux», précise Claire Le Strat, politiste à l’université Paris Ouest-La Défense.

Une sociologue turque accusée d'un attentat

Afin de montrer le caractère international de l’association, deux cas emblématiques étaient invités à s’exprimer à la tribune : la sociologue turque Pinar Selek et le philosophe hongrois Gyorgy Gereby (voir les vidéos des interventions).

Depuis treize ans, Pinar Selek est accusée d’avoir commis un attentat dans son pays, mais elle explique que ce sont ses travaux sur les kurdes qui lui valent cette accusation. Elle n’a jamais révélé les noms de ceux qu’elles avaient interviewés pour ses travaux, malgré les deux ans et demi d’emprisonnement et les tortures subies. Les trois jugements en sa faveur ne lui permettent toujours pas de rentrer dans son pays. «J’avais toujours rêvé d’une association de ce genre», a expliqué la sociologue.

Gyorgy Gereby fait lui partie d’un groupe de cinq personnes accusées depuis janvier par le gouvernement hongrois de détournement de fonds de recherche. Gardant le sourire devant une situation qu’il juge «absurde et politique», il a décrit une intense campagne de diffamation contre lui et ses collègues dans la presse. Une réunion de soutien à ces chercheurs sera organisée à Paris le 14 mars.

Les entraves à la recherche

Jean-François Bayart a pour sa part expliqué qu’il y a plusieurs situations dans lesquelles les chercheurs peuvent être menacés. Et que la France ou les pays occidentaux n’en sont pas exempts. Même s’il ne s’agit pas de répression policière comme celle subie par Pinar Selek, il évoque les nombreuses entraves possibles. Comme par exemple les cas de doctorants ou post-docs étrangers en France qui peuvent être surveillés ou dont les déplacements sont limités. Il décrit aussi l’arme de la judiciarisation (carrière bloquée, diffamation, plaintes diverses...) qui a été employée contre Alain Garrigou par exemple.

Les nouvelles techniques de management public comme le financement par appels d’offre, ou l’évaluation sur critères quantitatifs peuvent aussi nuire à la liberté de la recherche. Un livre récent, «Enquêter : de quel droit ?» (sous la direction de Frédéric Neyrat et Sylvaine Laurens ; Edition du Croquant) montre que ces situations commencent à se répandre dans le champ des sciences sociales.

«Nous pourrions rêver d’inventer un statut international pour la liberté de la recherche sur le modèle de la liberté de la presse», imagine ainsi Claire Le Strat. Toute la difficulté sera sans doute de gérer au cas par cas des situations qui peuvent s’avérer complexes comme lorsque deux chercheurs s’affrontent devant la justice à propos d’OGM.

L’initiative rappelle un peu celle qui durant la guerre froide avait conduit différents comités à se constituer pour défendre des chercheurs de l’Union soviétique d’alors. Elle s’ajoute aussi au comité de Défense des Hommes de Science de l’académie française (CODHOS) centrée sur les Droits de l’Homme.

David Larousserie Sciences et Avenir.fr 01/03/11